LA TRADITION ET LES TRADITIONS
de la vérité profonde que ces apologistes catholiques voulaient expri-
mer: une conception en quelque sorte sacramentelle de la Parole de
Dieu, et même de l'Écriture; l'actualisme de l'opération de Dieu, par
son Saint-Esprit, dans l'audition de la Parole ou l'intelligence des
Écritures («< témoignage intérieur du Saint-Esprit »>).
Au positif, le thème qui nous occupe visait à justifier la valeur nor-
mative de ce qu'on tient dans l'Église et qui n'est pas formellement
écrit dans les Livres saints. C'est qu'il y existe une autre action, une
autre intervention de Dieu, que son action et son intervention révéla-
trice dans l'Écriture, à savoir l'action par laquelle il communique le
contenu et le sens de cette Écriture à des esprits vivants, par son
Esprit. On appelle cette action, tantôt « inspiration », ou même « révé-
lation, dévoilement »>, au sens large de ces mots, que nous avons étudié
précédemment 38, tantôt « Évangile écrit dans les cœurs ». Le sujet
actif de cette action est Dieu, par son Saint-Esprit. Son réceptacle ou
bénéficiaire est l'esprit des âmes religieuses ou l'Église.
Le sens du thème est donc très clair. Il se situe à un niveau profond.
Il est de revendiquer comme principe régulateur de la foi, au-delà ou
en plus de la lettre de l'Écriture, un acte actuel du Dieu vivant dans
l'esprit vivant de l'homme. Rien n'eût dû être plus sympathique aux
protestants. Mais, en reconnaissant un tel acte, les Réformateurs le
gardaient strictement référé à la compréhension de l'Écriture d'abord
posée comme étant la Parole de Dieu. Les apologistes catholiques, au
contraire, constataient que l'Évangile avait été prêché avant la rédac-
tion des Écritures du Nouveau Testament: le Christ l'avait confié,
non à des écrits, mais à des hommes vivants, et il leur avait promis,
pour le prêcher, le garder et le bien entendre, l'assistance de son
Esprit. Cette livraison ou tradition de l'Évangile écrit dans les cœurs
par l'Esprit de Dieu débordait ce qui en avait été fixé par écrit sur le
papier (la lettre morte). C'était cela, la Tradition: à la fois sens de
l'Écriture, pratiques ou vérités que l'Écriture, tout occasionnelle
qu'en a été la rédaction, ne contenait pas expressément, assistance
donnée à l'Église pour entendre droitement le tout. Et tout cela
entraînant pour conséquence le devoir d'attribuer un par pietatis
affectus, un même sentiment de piété et un même respect, à cette
forme ou à ce fruit de l'action de Dieu qu'à l'Ecriture, résultat d'une
action semblable. La conséquence malheureuse de l'affrontement
polémique a fait que cette articulation de la valeur « Église » et de la
valeur Écriture », qui devait se faire en synthèse, s'est développée
en opposition. Elle a pris, par la polémique, l'allure d'une concur-
rence entre l'autorité de l'Écriture et l'autorité de l'Église, avec, chez
certains au moins, une primauté de celle-ci sur celle-là 39.
Un autre fait a joué encore. Les théologiens du XVIe siècle que nous
avons cités disent que la Parole, objet normatif de la foi, est celle que
l'Esprit forme dans le cœur de l'Église. Mais où et quand cela se passe-
t-il? Qu'est-ce à dire : l'Église? La pensée de nos théologiens oscille
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