L'ÉVANGILE ÉCRIT DANS LES CŒURS
entre deux réponses qui ne sont nullement contradictoires, qu'on doit
même tenir ensemble, mais dont l'équilibre et la synthèse sont dif-
ficiles. D'un côté, ils parlent, comme on le faisait traditionnellement,
des sancti, des Pères et des auteurs anciens comme hommes spirituels,
instruments du Saint-Esprit, en qui se continue le prophétisme de la
Révélation 40. D'un autre côté, ils parlent souvent de l' « Église » et,
sans toujours entendre par là les chefs de l'Église, la hiérarchie, ils
passent cependant au magistère. Ils ne pensent plus alors tellement à
cette conversion spirituelle par laquelle le voile est enlevé de nos yeux,
qui peuvent enfin voir le sens de l'Écriture-affirmation tradition-
nelle (voir supra, p. 151), qu'à un charisme d'assistance assuré à
la fonction : « Qui vous écoute, m'écoute 41, » La réalité « Évangile
écrit dans les cœurs » est alors liée, et elle tend à s'identifier, à la mis-
sion hiérarchique, à l'acte et à l'autorité du magistère. Ainsi chez
Jean Eck 42. Le processus, dont nous avons retracé l'histoire dans notre
Essai Historique, commence, par lequel Tradition tendra à s'identifier
avec l'enseignement du magistère vivant en tant que tel. Quand le
cardinal Stanislas Hosius écrit : « Vivum Evangelium ipsa est Eccle-
sia 43
»>, toutes les valeurs sont-elles bien en place?
L'étude de l'histoire de l'ecclésiologie nous a amené à penser que
le tournant peut-être le plus important de cette histoire a été pris
entre la fin du xre et la fin du XIIIe siècle. Dans l'usage de bien des
textes et des thèmes, on est passé du plan de l'homme spirituel à celui
d'une affirmation de privilèges hiérarchiques juridiquement assurés
et conçus. Nous avons étudié ce passage pour l'usage de certains textes
bibliques tels que fér, 1, 10: « Ecce constitui te super gentes et regna
ut eradices et disperdas, ut... aedifices et plantes », ou 2 Cor, 2, 15:
<< Spiritualis homo judicat omnia, ipse autem a nemine judicatur. »
Pour quelques autres encore 44. Nous l'avons retrouvé dans nombre
de domaines, par exemple dans le chapitre des sources du droit, étudié
par M. l'abbé Ch. Munier 45. Le thème de l'Évangile écrit dans les
cœurs tend à suivre la même ligne. Son origine lointaine se trouve dans
les textes de Jérémie, d'Ézéchiel et de S. Paul opposant l'alliance nou-
velle de l'Esprit à celle de la lettre. Son origine plus directe et plus
proche est la théologie augustino-thomiste de la loi nouvelle. Son sens
profond est d'affirmer que Dieu ne parle pas aux hommes dans un
texte écrit seulement, mais par un acte de son Esprit vivant dans l'es-
prit vivant de ces hommes: il s'agit des conditions de plénitude de
cette réalité spirituelle qu'est l'action révélante. Cet acte de Dieu a
pour sujet bénéficiaire l'Église comme réalité totale et organique
(notre ch. III): une Église vue comme réalité vivante, surnaturelle et
spirituelle, c'est-à-dire faite par le Saint-Esprit. Cela englobe l'acti-
vité du magistère, mais en la situant dans la totalité de la communion
du Peuple de Dieu et Corps du Christ.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la théologie De Ecclesia s'est systématisée
dans la ligne tracée par la polémique antiprotestante, surtout celle des
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