LA TRADITION ET LES TRADITIONS
Controverses de Bellarmin, dont la perfection a fait l'extraordinaire
réussite. Elle a été souvent un traité de droit public portant sur la
constitution de l'Église, l'autorité. Il s'est opéré un certain divorce
entre théologie et spiritualité, chacune suivant sa propre route 46.
La phrase célèbre, dans laquelle Möhler résumera le sens des traités
De Ecclesia de l'époque des Lumières, est à peine une charge: « Gott
schuf die Hierarchie und für die Kirche ist nun bis zum Weltende
mehr als genug gesorgt », Dieu a créé la hiérarchie, et ainsi il a pourvu
plus que suffisamment aux besoins de l'Église jusqu'à la fin du
monde 47
Möhler est précisément le théologien qui, en reprenant le thème de
l'Évangile écrit dans les cœurs, pour sa théologie de la Tradition, lui
a le mieux restitué son sens profond. Möhler reprend d'abord l'idée,
classique en théologie catholique, mais qui venait alors d'être décou-
verte par des penseurs protestants 48, de l'antériorité chronologique
et de la primauté de la parole vivante. On ne peut pas séparer le texte
et son intelligence, l'Écriture et l'Église en laquelle vit le sens de l'Évan-
gile. Cet Évangile vivant dans l'Église, « sens chrétien de la commu-
nauté des fidèles », c'est la Tradition sous son aspect subjectif (elle est
objective dans les documents en lesquels elle s'exprime) 49. La Tradi-
tion ne consiste pas adéquatement dans la transmission mécanique
d'un objet mort, mais dans le sens des choses, correspondant à la
transmission du dépôt de ces choses mêmes.
Cette idée de la Tradition est elle-même traditionnelle. Les ortho-
doxes la partagent avec nous. C'est ainsi que le professeur M. E. Anto-
niadis, de la Faculté de Théologie d'Athènes, exprimait, au Congrès
de Théologie Orthodoxe de 1936, les positions les plus classiques chez
nous sur cette question 50: Jésus-Christ lui-même n'a rien écrit,
disait-il; un grand nombre d'apôtres non plus. C'est qu'ils visaient à
écrire leur enseignement dans les cœurs, conformément à notre texte
de 2 Cor, 3, 3. Ce sont les fidèles mêmes qui sont le document écrit
et scellé en eux par l'Esprit. Les écrits apostoliques ne sont que des
témoignages portés à la Tradition, c'est-à-dire à leur prédication
directe, par laquelle vivaient les Églises.
Notons pour finir que le thème auquel nous avons consacré cet
Excursus n'est pas absent des études modernes sur la Tradition.
Franzelin l'évoque, avec citation de 2 Cor, 3, 2 s., pour montrer que
réclamer la rédaction écrite de tout le dépôt est contraire à la façon de
procéder de Dieu 51. Nous avons retrouvé le même texte cité par
Dom Lambert Beauduin et par Maurice Blondel (supra, ch. ÎV,
p. 122 et 126).
