
LA TRADITION ET LES TRADITIONS
tion de l'homme, sa lutte contre le péché, sa vie de communion avec
Dieu. L'idée que la sainte Écriture n'a pas seulement une valeur noé-
tique, mais aussi une valeur activement salutaire et qu'elle est comme
le premier sacrement du salut, est extrêmement fréquente 2. De même
celle que l'Écriture contient tout ce qui est nécessaire 3. Il ne semble
pas qu'on joignît alors expressément les deux idées en celle de « vérités
nécessaires au salut »>.
Nous approchons de cette formule avec S. Anselme, qui énonce
ainsi le thème traditionnel de la suffisance de l'Écriture : « Nihil utili-
ter ad salutem praedicamus, quod Sacra Scriptura, Spiritus Sancti
miraculo fecundata, non protulit aut intra se non contineat *... »
Nous rencontrons avec Abélard les premiers essais de réflexion cri-
tique sur les limites et les conditions du travail théologique. Le phi-
losophe-théologien est plutôt frappé, lui, par le fait qu'on ne peut
assigner des appuis d'Écriture, au moins littéraux, à tout ce que nous
professons croire, à tous les fidei necessaria 5.
S. Thomas d'Aquin, dont le vocabulaire est si ferme et a si large-
ment déterminé la langue théologique, aime formuler le principe de
la suffisance de l'Écriture dans les termes qui nous intéressent :
Sacra Scriptura ad hoc divinitus est ordinata ut per eam nobis veritas
manifestetur necessaria ad salutem (Quodl. Vii, 14 c).
Docuit autem Spiritus Sanctus apostolos omnem veritatem de his
quae pertinent ad necessitatem salutis, scilicet de credendis et agendis
(Sum. theol., Ia IIae, q. 106, a. 4, ad 2 : contre Montan, les manichéens,
puis Joachim de Flore).
Sapiens aedificator nihil omittit eorum quae sunt necessaria ad aedi-
ficium. Ergo in verbis Christi sufficienter sunt omnia posita quae per-
tinent ad salutem humanam (Ia IIae, q. 108, a. 2, s. c.).
Rencontrant la question, alors encore indécise, de l'institution
immédiate et formelle, par le Christ, des sacrements de confirmation"
et de l'extrême-onction, pour lesquels on ne citait pas d'autorité
évangélique sûre 8, S. Thomas, dans les Sentences, admettait, d'un
côté, que
l'institution de ces sacrements nous était connue par la tra-
dition, les Évangélistes s'étant bornés à rapporter ce qui intéresse la
necessitas salutis et l'ecclesiastica dispositio, et, d'un autre côté, que
l'extrême-onction et la confirmation n'étaient pas de nécessité de
salut 9. Choses nécessaires au salut et contenu dogmatique de l'Écri-
ture ou de la Révélation étaient des quantités équivalentes ou même
identiques. Ne nous étonnons pas, dès lors, que S. Thomas emploie
l'expression necessaria ad salutem dans la question du salut de ceux
auxquels la prédication de l'Évangile n'est point parvenue et dont la
Providence divine prend soin d'une autre façon « in omnibus neces-
sariis ad salutem 10 ».
S. Bonaventure, qui a tant et si bien parlé de l'Écriture, n'a pas, à
notre connaissance, de formules aussi nettes que Thomas d'Aquin ".
256
