LA TRADITION ET LES TRADITIONS
Aussi, quand, à l'époque de la Réforme et à celle du concile de
Trente, les théologiens chercheront à préciser la situation respective
de l'Écriture et de la Tradition ou de l'enseignement de l'Église, ils
ne cesseront de se reporter à l'idée, devenue classique, selon laquelle
l'Écriture contient toutes les vérités nécessaires au salut. C'est Conrad
Schatzgeyer, dans son Examen novarum doctrinarum pro elucidatione
veritatis evangelicae... (1523), disant que l'Écriture contient toutes les
vérités nécessaires au salut 21. C'est Jean Clichtoue disant, en 1524,
dans son Antilutherus, que l'Évangile du Christ est suffisant pour pro-
curer une vie bonne : il contient les préceptes qui suffisent pour le
salut, bien que tout ce que nous avons à faire pour obtenir ce salut ne
s'y trouve pas expliqué en tout son détail 22. C'est Jean Driedo, de
Louvain, qui écrit, en 1533 : « Concedamus quod doctrina Christi et
Apostolorum in libris canonicis expressa sufficienter nos doceat,
continens omnia dogmata ad salutem humani generis necessaria 23. »
Au concile de Trente lui-même, au cours de la Congrégation du
26 février 1546, Jacques Nacchianti, évêque de Chioggia, demandait
qu'on omît purement et simplement de parler des traditions aposto-
liques, car, disait-il, en s'appuyant sur S. Augustin, « nemo ignorat
contineri in sacris libris omnia ea quae ad salutem pertinent 24 »,
point de vue qui rencontrait aussitôt la contradiction motivée des
autres Pères 25. Cependant, Seripando composait, pendant cette ses-
sion du concile, un traité De traditionibus, dans lequel il invoquait,
lui aussi, S. Augustin et disait :
Pensandum denique ne in traditionibus externis vera religio et salu-
tis spes statuatur, de quibus Augustinus: Omnia quae pertinent ad
veram religionem quaerendam et tueendam, divina Scriptura non tacuit.
Praeterea cum multa fecisset Dominus Jesus, non omnia scripta sunt...
electa sunt autem quae scriberentur, quae saluti credentium sufficere
videbantur 26.
L'idée commune était que l'Écriture contient quoquo modo, et qu'on
y peut trouver toutes les vérités nécessaires au salut. Melchior Cano,
qui écrivit son traité posthume pendant le concile, tient, lui aussi,
cette thèse 27, mais Martin Perez de Ayala, qui publia, en 1549, le
premier traité consacré formellement à la Tradition, note qu'il existe
des choses nécessaires au salut et qu'on ne peut prouver par les Écri-
tures... 28. L'idée commune reparaît cependant après le concile. Bar-
thélemy de Medina, disciple de Cano, commentant, en 1574, à Sala-
manque, la première question de la Somme, précisait que si l'Écriture
contient tout ce qui est nécessaire au salut éternel, ce n'est pas néces-
sairement in particulari, cela peut être in genere et in communi, par le
biais de la recommandation qu'elle fait des traditions et de l'autorité
de l'Église 29: position qui, à l'égard de l'ancienne idée de suffisance
de l'Écriture, est une reculade, sinon une fiction passablement déce-
yante. Bellarmin, en offrant une position synthétique de juste milieu,
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