LA TRADITION ET LES TRADITIONS TE WHITE
Les commentaires de cet article ne s'attachent malheureusement
pas à expliquer ou justifier l'expression « nécessaires au salut »; les
textes patristiques ou médiévaux qu'ils citent ne parlent que de la
suffisance de l'Écriture conçue de façon générale 33. Quand les théolo-
giens scolastiques parlaient de l'Écriture comme contenant les vérités
nécessaires au salut, non seulement ils entendaient la chose de la
façon large que leur permettaient, tant leurs habitudes d'exégèse que
leur confiance dans l'explication par le raisonnement, mais ils connais-
saient un régime proprement ecclésial de foi, où chacun ne se trouvait
pas seul devant le texte : ce régime comportait la tradition des Sancti
qui avaient expliqué l'Écriture, le consensus de l'Église, son magistère,
et une reconnaissance de la valeur de tout cela. L'appel à la suffisance
de l'Écriture pour les vérités nécessaires au salut et la nette distinction
entre ce domaine, qu'il était nécessaire de tenir, et le domaine des
traditions, livré à la liberté et à l'initiative de chaque communauté, se
faisaient désormais dans un climat tout différent et n'avait plus ni la
même portée ni tout à fait le même sens.
Dans l'anglicanisme même, l'article VI était interprété dans le sens
du biblicisme strict par les puritains, tandis que Hooker et les théolo-
giens de via media l'entendaient dans un sens favorable aux traditions
dont ils tenaient qu'elles étaient à respecter si elles n'étaient pas
exclues par l'Écriture 34.
Très tôt il s'est fait jour, chez les réformateurs soucieux de l'unité,
l'idée que «< tous les articles de la doctrine de Dieu ne sont point d'une
même sorte. Il y en a certains dont la connaissance est tellement néces-
saire que nul n'en doit douter, non plus que d'arrêts ou de principes
de la chrétienté... Il y en a d'autres qui sont en dispute entre les Églises
et néanmoins ne rompent pas leur unité... 35 ». L'idée était chère aux
humanistes: Érasme l'exprimait dès 1519 36. Après lui, Mélanchton 37
et Martin Bucer la reprenaient. Ce dernier écrivait, en 1542, au len-
demain de l'essai de conciliation de Ratisbonne qu'un accord serait
possible entre les chrétiens sur la base des vérités « in quibus consistit
religio et quae ad salutem sunt creditu necessaria >>.
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Ces vérités, on allait bientôt les appeler « articles fondamentaux ».
L'expression, utilisée pour la première fois par un Hollandais, Fran-
çois Junius, professeur à Leyde 39, avait, matériellement, des antécé-
dents chez les grands Scolastiques, mais allait être reprise, désormais,
dans un climat théologique assez différent : le magistère de l'Église
était remplacé par une sorte de magistère objectif de la Tradition
entendue dans le sens du « Canon lérinien » : ce qui a été cru toujours,
et par tous, ce en quoi tous sont d'accord, c'est-à-dire, concrètement,
les articles des Symboles (des Apôtres, de Nicée-Constantinople, de
S. Athanase), c'est-à-dire encore ce que les grands Scolastiques appe-
laient, purement et simplement, les articuli. On trouve cette notion
des «< articles (ou points) fondamentaux » chez Georges Cassander
(† 1566) 40, chez Hooker, le théologien classique de la via media angli-
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